L’orange mécanique

Après avoir lu quelques nouvelles de Paul Morand sans vraiment accrocher, j’ai débuté le livre d’Anthony Burgess L’orange mécanique d’où est tiré le film du même nom. Il est en vente en librairie ces temps-ci sous la forme d’une « édition anniversaire » pour les 100 ans de la naissance de l’auteur.

Pour apprécier ce roman, il faut le lire lentement, sans se presser, car toute la richesse réside dans le style et le langage argotique inventé dans une large mesure à partir de la langue russe. C’est un peu désarçonnant au début mais l’on s’y fait vite en s’aidant du lexique proposé à la fin du livre. Certes, il s’agit d’une traduction et donc d’une réinterprétation de la création originale. Cependant je déconseillerais de le lire en anglais sauf si l’on maîtrise parfaitement cette langue car l’on risque d’avoir du mal à faire la distinction entre les mots réels et ceux inventés. Ce serait dommage que la lecture devienne une épreuve de déchiffrement.

La présente édition inclut une postface de l’auteur rédigée lors de la sortie du film de Stanley Kubrick une dizaine d’années après la parution du roman. Pour Anthony Burgess, le propre de l’homme est le libre choix entre le bien et le mal. La société, dans le but de vaincre le mal, pourrait être tentée par le conditionnement psychologique des individus. Ce serait la voie de la déshumanisation et du meurtre de l’âme. Cette explication intervient plusieurs fois dans le roman, dans les slovos, je veux dire paroles, de l’aumônier de la prison. Personnellement, je vois aussi une critique teintée d’ironie sur les théories qui veulent expliquer la violence dans la société. L’exemple suivant se moque d’un certain angélisme qui voudrait que la musique et la poésie adoucissent les mœurs, thème qui revient toujours régulièrement dans la politique de la ville :

« Pourtant, je n’ai pas pu m’empêcher de me bidonsker en pensant à ce que j’avais reluché un jour, dans un de leur espèce d’articles sur la Jeunesse d’Aujourd’hui, où ça disait que la Jeunesse d’Aujourd’hui elle se trouverait beaucoup mieux si on pouvait encourager comme qui dirait La Connaissance Vivante des Arts. La Grande Musique, ça disait, et la Grande Poésie calmeraient plus ou moins la Jeunesse d’Aujourd’hui et la rendraient plus civilisée.« 

Il faut dire que l’écoute de la musique, loin de le pacifier, donne au jeune voyou Alex des visions surréalistes de violence où il s’imagine en « vieux Donner teutonnant » tenant en son pouvoir « des vecks et des ptitsas critchant à tout va » (des mecs et des filles criant à tout va). La référence à Donner, le dieu germanique du tonnerre, est certainement un clin d’œil aux opéras de Wagner.