L’origine et la finalité de tout

Dans son Dictionnaire amoureux de la philosophie, Luc Ferry aborde des sujets variés classés par ordre alphabétique – d’où le nom de dictionnaire.

A l’entrée Apollinien et Dionysiaque, bien que ce ne soit pas le sujet principal de la rubrique, on trouve une petite digression sur le thème de la causalité. Luc Ferry y exprime ce qui est forcément apparu à quiconque a déjà réfléchi au thème de l’origine et la finalité du monde en général et de nos actions en particulier. Voici quelques extraits, sélectionnés par mes soins :

« En réalité, toutes les explications scientifiques produites par l’intellect causal, explicatif, se perdent dans les sables, et ce pour une raison de fond, à savoir que la causalité est elle-même sans cause. […] Le principe de causalité s’empêtre de lui-même dans une espèce de contradiction insoluble : la série des causes ne peut jamais s’achever, de sorte qu’aucune explication scientifique ne peut être vraiment complète. […] Le principe de causalité se perd ainsi, par définition même, dans une régression à l’infini : il nous fait constamment remonter de cause en cause. On cherche la cause de tel phénomène, puis la cause de la cause, puis à nouveau la cause de la cause de la cause, etc. […]

Même chose enfin pour la question du sens. Nous vivons toute la journée dans cet univers en apparence plein de sens […] Mais si on réfléchit un peu plus loin, si on pose la question du « pourquoi ? » à la façon des enfants qui répètent « pourquoi, pourquoi, pourquoi ? » à l’infini, jusqu’à ce que les parents s’énervent, cette belle cohérence s’effondre. […] L’irritation des parents vient de ce qu’ils pressentent que la finalité est sans fin, et qu’à s’y intéresser on sort de la sphère du raisonnable, de la sphère de la vie quotidienne « normale ». […] Mais en réalité, c’est évidemment l’enfant qui a raison : c’est lui qui est dans l’étonnement philosophique, alors que l’adulte veut refermer les questions pour que le monde conserve un sens, parce que nous ne voulons jamais poser la question du sens du sens. Mais si par inadvertance, on la pose, on s’aperçoit que, tous les sens étant flottants, toutes les causes se perdant dans les sables, on plonge dans l’absurde et que l’existence, sauf pour les croyants, n’a pas de sens. D’un point de vue athée ou agnostique, il y a bien des sens dans l’existence, mais il n’y a pas de sens de l’existence – c’est seulement si l’on se place d’un point de vue chrétien […] que le monde et l’existence peuvent retrouver un sens. »